Problèmes d’une langue internationale

par Dr Vania de Gila-Kochanowski

extrait de Les Romané Chavé et les problèmes de leur communication intercontinentale

publié dans ROMA, Janvier 1995-Juillet 1995, Chandigarh, India.

 

Avant d’aborder, le sujet qui nous intéresse nous souhaiterions d’abord définir les termes qui, dans la bouche des gens de la rue et même chez les spécialistes, ont souvent un sens différent et en particulier les suivants : Ethnie-Peuple, Nation, Etat, Union et Fédération.

 

1      Ethnie – Peuple : Pour les Romané Chavé formant une Romani Cel (Peuple tsigane), ce terme englobe plusieurs tribus. C'est un groupement d'hommes, historiquement déterminé, ayant en commun des traits caractéristiques cultu­rels, linguistiques et physiques relativement stables, qui a conscience de son unité et de sa différence vis-à-vis des autres peuples[1]. Une ethnie (un peuple) peut être dispersée à travers plusieurs pays ou même à travers le monde, comme c'est le cas des Romané Chavé.

 

2 Nation : un peuple possédant un territoire est une nation. Par exemple, en France, les Bretons, les Basques, les Occitans - peuples et nations en même temps - constituent sur le plan juridique une seule et unique nation souveraine: la France.

 

3 Etat : "l'Etat, comme personne internationale, doit réunir les conditions suivantes :

1) population permanente ;

2) terri­toire déterminé ;

3) gouvernement ;

4) capacité d'entrer en relation avec les autres Etats"[2].

 

4 Union-Fédération : Théoriquement, on ne peut considé­rer comme union ou fédération qu'un Etat où chaque nation jouit :

1)  d'une indépendance linguistique: toutes les écoles et Universités pratiquent la langue locale, la langue de l'Union étant enseignée au titre de première langue étrangère qui sert de langue véhiculaire - la lingua franca de l'Union ;

2) d'une indépendance culturelle : littérature, beaux-arts et histoire nationale primant celles de l'Union ;

3) d'une indépendance administrative et. relativement, éco­nomique. Par contre, la constitution qui régit l'Armée, les Affaires étrangères. les lois fondamentales. etc... est commune à chaque peuple ou nation faisant partie de cette Union ou Fédération.

 

5 Dans l’antiquité, nous avons un exemple d’état idéal, l’Empire de Kanishka qui a englobé l’Inde et l’Asie Centrale. Ce  son armée, mais par une totale tolérance envers les langues et les cultures de l’Asie Centrale. Sa tolérance etsa générosité lui ont attiré l’adhésion et l’amour de toutes les Nations de son Empire. Mais Kanishka, comme Ashok son grand  prédécesseur, n’avait pas oublié la cohésion de son immense empire et avait déployé le même zèle pour promouvoir la renaissance de la culture Sanskrite culture que pour promouvoir les autres langues et cultures de ses Peuples et Nations. Résultat : le San­skrit comme langue véhiculaire n’a jamais atteint un rayonnement équivalent à celui atteint sous le règne de ce souverain.

 

6 Pour sa cohésion, l’Europe a besoin d’une langue véhiculaire, comme l’a eue un grand état fédéral comme l’ex-URSS par exemple. Mais à l’heure actuelle, aucune des langues européennes ne pourrait d’elle-même jouer ce rôle. Gyula Decsy, dans “Linguistische Struktur Europas” propose l’Anglais (pour l’Europe entière, l’ex-URSS incluse). Il se base sur les statistiques : en Europe, l’Anglais est considéré comme une seconde langue par quelques 360 millions de personnes dans la partie occidentale et par environ 140 à l’est, d’où tout  à fait 500 millions. A l’opposé, le Russe n’est parlé que par 270 millions de personnes à l’est (il ne donne aucune indication pour l’ouest).

 

7 La question qui se pose est donc la suivante : est-ce que ceux qui considèrent  l’Anglais comme leur seconde langue le parlent ou l’apprennent ? Combien le parlent couramment ? Pendant la domination anglaise en Inde, la majorité des Indiens semblait parler l’Anglais. Lorsqu’ils sont partis, les Anglais n’ont laissé que 1% de lettrés et sur ces 1 % probablement la moitié d’entre eux ne parlaient pas Anglais. Et combien de nos étudiants seraient capables de converser dans cette langue ?

 

8 A présent, examinons la principale raison du succès de l’Anglais : le prestige politique des Etats-Unis. Le bastion des firmes multinationales est toujours l’Amérique et elle fait la loi dans l’arène internationale. La chute de ce prestige économique amènerait la chute de son expression : l’Anglais. En outre, le prestige des autres langues augmente prodigieusement avec le prestige de leurs Etats : le Russe, le Japonais, le Chinois, l’Hindi, l’Arabe. Il n’y a pas si longtemps, l’inscription à l’Ecole des Langues Orientales ne coûtait qu’un franc et les classes de Russe n’avaient que très peu d’étudiants. A présent, toutes nos Universités sont pleines d’étudiants qui apprennent le Russe ; il y a à peu près la même évolution pour les langues « barbares ». Et bientôt, le jour viendra où aucune de ces langues ne se laissera évincer par les autres.

 

9 Ces considérations nous amènent fatalement au rêve utopiste de tous les bâtisseurs de « langues internationales auxiliaires » : l’Ido, l’Esperanto… mais nous sommes  loin de penser comme le font tous les supporters de ces soi disantes langues internationales, et parmi eux de très grands linguistes, qu’une langue est seulement l’assemblage d’unités lexicales et grammaticales. Une langue est l’incarnation, l’âme, l’esprit d’un Peuple, qui a sa naissance, son évolution, son âge mûr, c'est-à-dire qui a suivi son évolution et qui disparaîtra avec lui. Si ce Peuple laisse ses enfants vivre chacun de son côté, nous aurons autant de langues que d’enfants, comme c’est le cas du Sanscrit qui a donné les langues indo-aryennes et le Latin qui a donné les langues romanes.

 

10 De tous les constituants du langage, le vocabulaire est le plus intégrable sans porter atteinte à l’intégrité de la langue. Ainsi, les Normands ont apporté en Angleterre la quasi-totalité de leur vocabulaire. En raison de cette contribution, les Français et les Britanniques ont plus de 60% de mots en commun et presque tous les mots modernes. Pourtant, l’Anglais et le Français sont deux langues différentes parce que leur structure et leur esprit sont différents. Ainsi, il est clair qu’une langue n’est pas un assemblage d’unités distinctives et significatives, mais un corps vivant intimement lié à l’âme, à l’esprit insufflé par le Peuple qui l’a parlé pendant des siècles. Si la langue n’était qu’un robot composé d’unités lexicales et grammaticales, l’Esperanto et les autres « langues internationales » auraient conquis l’Univers depuis belle lurette ; mais à présent, précisément puisque ces langues artificielles ne sont que des robots sans âme, elles n’ont fait que quelques centaines de milliers d’adeptes en un siècle.

 

11 Donc quelle langue choisir parmi toutes les langues parlées en Europe ? Il me semble que ce pourrait être celle qui possèderait les qualités mises en avant par les tenants des « langues internationales » :

1) qu’elle soit apolitique,

2) qu’elle ait une structure simple et rigoureuse,

3) qu’elle possède un vocabulaire international.

 

11 Quelle langue européenne peut jouer ce rôle ? Il me semble que ce devrait être celle qui possède toutes les qualités mises en avant par les partisans des "langues internationales" :

- être apolitique;

- posséder une structure simple et rigoureuse;

- avoir un vocabulaire internationa1.

 

12 La romani, sans être une langue artificielle, répond à ces exigences:

1) Elle est apolitique parce que les Romané Chavé forment un Peuple et non pas une Nation : ils ne possèdent pas de territoire à eux. Les millions de Tsiganes dispersés à travers l'Europe et les deux Amériques sont considérés par toutes les nations comme "leurs Tsiganes". Certes, les Romané Chavé n'ont aucun prestige politique et leur langue est une langue orale. Mais déjà à l'époque, les grands comparatistes néo­grammairiens avait démontré que la langue romani était "parent de sang du noble sanskrit, la plus parfaite des langues". Or. c'est en sanskrit que sont écrits les chefs-d’œuvre littéraires et, en particulier. les plus grandes épopées indo-européennes - le Rāmāyana et le Mahābhārata. Si le sanskrit a rejoint aujourd'hui le peloton des langues mortes, comme le grec et le latin par exemple, la romani - son modèle réduit - est bien vivante et infiniment plus facile à manier que son illustre prototype.

2) La morpho-syntaxe de la romani, surtout du balte oriental (depuis le départ des Tsiganes de la Grèce vers le Nord, un siècle avant la prise de Constantinople, le balte oriental a évolué, pour ainsi dire en vase clos) est d'une simplicité, d'une rigueur et d'une logique qui peuvent se mesurer avec les langues artificielles : il n'existe ni d'homon­ymie ni de synonymie. Chaque morphème et chaque lexème n'ont qu'une signification fondamentale. Peu d'exceptions, de verbes irréguliers, ou d'autres complications grammaticales.

3) La romani est l'unique langue actuellement parlée en Europe où l'on peu inclure la totalité du vocabulaire interna­tional et des mots scientifiques sans aucun arbitraire, puisque chaque locuteur romano peut employer comme "emprunt mobile" n'importe quel mot de sa langue nationale et, comme nous l'avons vu, l'unique solution pour démolir cette tour de Babel qui pèse si lourdement sur la communi­cation entre les Roma du monde, est le remplacement de ces "emprunts mobiles" par le vocabulaire international, vocabulaire considéré comme sien par tous les peuples et nations d'Europe.

De plus, la forme et la transcription, sous lesquelles la romani présente ce vocabulaire international, sont beaucoup plus accessibles pour tous : ce sont des lexèmes racines ou des thèmes omnivalents à la manière de certaines racines fran­çaises et anglaises : fish, marcheou à la manière de racines romané : trush f. “soif”, me trushovtrushalo,-i “j’ai soif, assoiffé(e)”  ; trash “peur”, me trashov – ­trashlo, -i “j’ai peur, peureux (se)”... de la même manière : difer f. “différence” - me diferov “I differ” - diferano, -i “différent”.

 

14 Une dernière considération - extralinguistique - est celle­-ci : tous les jeunes du monde, qui ont repris la lutte pour les valeurs pour lesquelles les Romané Chavé ont été persécutés, excommuniés et massacrés durant de longs siècles - l'amour désintéressé, la haine de l'hypocrisie, la tolérance à travers les frontières, la soif illimitée de Liberté. Ainsi, pour moi, ils sont des Romané Chavé, parce que ce qui fait un Romano Chavo, c’est son état d’esprit.[3]

 

15 Ma suggestion n'aurait toute son importance que si le choix se posait d'une langue neutre, apolitique, dans l'immé­diat. Elle ne servirait, au départ. que pour les relations exté­rieures - diplomatiques. Au fur et à mesure que les liens des Etats de l'Europe se resserreront, les Instances de tout ordre s'internationaliseront et. par conséquent, la cohésion linguis­tique de l'Europe s'affirmera. Donc, l'expansion de la koïnè européenne dépendra de sa cohésion politique. Quand elle aboutira à un Etat fédéral européen. le tableau linguistique de l'Europe sera le suivant :

koïnè européenne

LSNE = langue supranationale européenne ;

LNF = langue nationale fédérale (français, anglais, russe...) ;

LN = langue nationale (breton, occitan. basque, catalan...) ;

LR = langues régionales (différents Niederdeutch, différents dialectes suisses, …etc.) ;

LME ou LMN =langues de minorités ethniques ou langues de minorités nationales (romani, yiddish... russe en France, français en Amérique, allemand en Pologne… etc.)

 

 

CONCLUSION

 

16 Un gouvernement, quelle que soit son envergure territo­riale et démographique, qui permet l'épanouissement éco­nomique et culturel de tous ses Etats, aura des chances de survivre à toutes les tempêtes. Ce qu'il faut rechercher, à tout prix et par tous les moyens, dans un grand Etat comme dans un couple - la plus petite cellule sociale - c'est le respect et la symbiose des différentes valeurs, des différentes cultures, et non pas la domination de l'une par l'autre, domination qui, un jour ou l'autre, conduira à un déséquilibre et à une désagré­gation totale. La richesse, la grandeur d'un Etat se mesurent par la symbiose des différentes cultures et le respect mutuel de toutes les valeurs de ses partenaires qui seul permet un modus vivendi satisfaisant pour tous.

 

17 Ainsi, on voit qu'une langue supranationale européenne pourrait aider à abattre les frontières linguistiques et apporter une large contribution à la fraternité humaine. La langue supranationale européenne nous paraît J'unique issue réaliste pour satisfaire les réclamations de plus en plus pressantes des "minorités" (on les appelle "minorités" parce qu'on les veut mineures !) ethniques et nationales dans beaucoup d'Etats d'Europe.

 

18 L’adoption d’une langue supranationale européenne, telle que nous la concevons, provoquera sans doute son adoption par d’autres continents avant tout par les peuples et nations indo-européens des deux Amériques, de l’Inde… etc.

 



[1] Définitions, dans Rasy i Narody, yezhegodnik ANSSR, Tome I 1977, pp. 25-27.

[2] Définition de l’Etat extraite de la Convention Pan-Américaine signée à Montevideo, le 22 Décembre 1933, citée par Charles Rousseau, dans Droit international public, “Les sujets du Droit” Tome II, Paris 1974.

[3] cf mon article Les Droits de l’Homme et les Romané Chavé, dans Studies in Indo-Asian Art and Culture, Vol. IV, New Delhi 1974, pp. 49-55.