Centenaire de la naissance de

Federico Garcia Lorca

 

 "Une peine douloureuse et irrémédiable glisse sur l'Albayzin et sur les pentes splendides, rouges et vertes, de l'Alhambra et du Généralife ... et la couleur change sans cesse, et le son avec elle ... Il y a des sons roses, des sons rouges, des sons jaunes et des sons insolites ... puis c'est un grand accord bleu comme un prélude à cette nocturne symphonie de cloches... Presque toutes les cloches sonnent le rosaire d'un air las ... La rivière chante avec force. Les lumières clignotantes de l'Albayzin font danser leurs lueurs dorées sur les masses noires des cyprès..." Grenade p.747-748

Il est des commémorations que l'on fait très discrètes car il est des morts qui gênent encore. Federico est de ceux-là, qui aurait eu cent ans cette année.

Il était né à Fuente Vaqueros près de Grenade, le 5 juin 1998. Les franquistes le fusillèrent à la Fuente Grande que les Maures appelaient "la source des larmes" le 19 août 1936, toujours dans cette Grenade qu'il ne pouvait plus quitter. Toujours ces fontaines de larmes et de sang.

"Tout ici nous révèle une atmosphère d'interminable angoisse ... Un air chargé de plaintes de guitares et de cris indolents de Gitans. Un chuchotement de prières et un bourdonnement de zambra frénétique. " Grenade p 741

Avait-il du sang gitan, sans doute ne le saurons nous jamais bien que certains indices nous conduisent à le penser, tant certains tabous sont difficile à lever en ce domaine, mais il était proche de ce petit peuple métissé d'Andalousie qu'il apprit à connaître très jeune, tel son oncle, le vieux berger de l'Alpujarra ou le petit Moraïto (Mon village p.646 et 650). Dans cette Andalousie, les Gitans étaient souvent mêlés à ce petit peuple car ils n'étaient plus nomades depuis longtemps et à Grenade, ils demeuraient dans ces quartiers de l'Albaycin ou du Sacromonte.

" Se acabaron los Gitanos que iban por el monte solos !"

Lorca contribua à recueillir et magnifier cette culture populaire. Guitariste, il sa tante lui avait enseigné l'instrument, et pianiste, il se destinait à la musique, mais sa vocation sera contrariée, il deviendra écrivain et sa poésie sera musique. Il recueillera des berceuses et des chants populaires presque oubliés et réhabilitera le flamenco. En 1922, avec son ami Manuel de Falla, il organise en effet à Grenade le concours de Cante Jondo. Et tout au long de sa vie, il défendra cet art qu'il n'a jamais cessé de qualifier de gitan :

"Et ce sont elles [les tribus gitanes] qui, une fois arrivées en Andalousie, donnèrent la forme définitive à ce que nous appelons aujourd'hui cante jondo en unissant aux éléments autochtones ceux qu'ils apportaient, également très anciens. C'est donc à eux que nous devons la création de ces chants, âme de notre âme, et l'ouverture de cette voie lyrique par où s'écoulent toutes les douleurs et les gestes rituels de notre race."

Chant primitif andalou appelé "cante jondo" p 811.

Et lorsqu'il parle de la seguirya, il ne lui vient jamais à l'esprit d'omettre l'adjectif "gitane". Mais cette culture, il la traite au plus haut niveau. Lui qui fréquente de Falla et Debussy, qui fait poser des plaques commémoratives pour Glinka, qui est reçu en héros en Argentine et en Uruguay considérera toujours le cante jondo comme la quintessence de l'art et ne le confondra jamais avec des espagnolades de pacotille.

" ...on doit chercher l'origine [du cante jondo] dans les systèmes musicaux primitifs de l'Inde." Le Chant primitif andalou appelé "cante jondo" p. 807

Car dans la voix de la Niña de los Peines comme dans une sonate de Bach peut apparaître le duende :

"Les grands artistes du sud de l'Espagne, Gitans ou Flamencos, qu'ils chantent, qu'ils dansent, ou qu'ils jouent de la guitare, savent que nulle émotion n'est possible sans la venue du duende ... ce démon furieux et dévorant, frère des vents chargés de sable ..." et " Le duende refuse de se montrer s'il ne voit pas la possibilité de mort ... le duende se plait à frôler le bord des puits." Théorie et jeu du "duende" p 822-823


Lisez aussi : Lorca ou la passion obscure.


Citations à partir de l'édition des Oeuvres Complètes de Federico Garcia Lorca. Bibliothèque de La Pleïade Gallimard Paris 1981. Tome I

Citations musicales à partir de l'Anthologie "Grandes Figures du Flamenco" Le Chant du Monde: El Niño de Ricardo (Sentir de Sacromonte), Sabicas (El Castillo Moro), la Niña de los Peines (El Corazon de Pena)


© Texte Balval 1998

© Illustrations Wallâda