Des Roma dans la Méditerranée antique ?

Ce texte a été remanié et remis à jour le 13.09.1998

Il se dit parfois des choses curieuses sur l'histoire des Tsiganes. Ainsi, dans l'antiquité, ils auraient fondé Cadix et Tanger. Puis lorsqu'on veut en savoir un peu plus, on nous parle de "navigateurs Indiens" dans la Méditerranée antique. Tout se passe comme si l'histoire des Roma était un domaine où faute d'avoir des preuves, les conjectures faisaient se télescoper les peuples et les époques. Essayons d'y voir plus clair.

Dès l'époque de Mohenjo Daro et de Harappa, les Sindhiens avaient développé des relations commerciales avec leurs voisins du Golfe Persique par voie maritime (Sans doute avec Ur). La navigation se développa alors sur toute la côte du sous-continent indien, l'Indonésie et la Mer Rouge. C'est un fait historique avéré. Mais le passage en Méditerranée était une autre affaire, non seulement pour de strictes questions de navigation (le régime des vents n'y est plus aussi régulier que sur les côtes soumises à la mousson) mais surtout pour des questions de construction navale et de monopole.

Routes de navigation antique.

Dans la haute antiquité, la civilisation crétoise contrôle toute la navigation en Méditerranée orientale. Les Egyptiens d'alors ne s'aventurent pas en haute mer car leurs bateaux de papyrus sont seulement adaptés à la navigation sur le Nil. Les Crétois assoient leur prospérité sur le contrôle du trafic des pays continentaux, de la Grèce à l'Egypte. Il semble que l'explosion volcanique de l'île de Santorin ait mis fin à la civilisation crétoise vers -1400. Quoiqu'il en soit, à partir de cette période, les Grecs achéens nouvellement installés auraient développé à la fin de cette période des pratiques de piraterie et leurs raids auraient ruiné les relations commerciales existantes.

L'épisode de la Guerre de Troie se situe précisément à cette période vers -1200 : une confédération d'Achéens met le siège devant la ville qui contrôle l'Hellespont. Nous reviendrons plus bas sur cet événement. Dès leur retour, les princes grecs sont contestés, chassés ou tués. Par qui ? Les envahisseurs Doriens ? On ne sait trop, mais leur influence en Méditerranée est affaiblie pour plusieurs siècles.

Roue sur un vase assyrien

Paraisssent alors les Phéniciens sur la côte du Liban. Ce sont des Araméens qui parlent une langue sémitique. Leur culture a beaucoup emprunté à l'ancienne Babylone et leurs relations avec les Egyptiens sont assez suivies. Ils sont les premiers à construire de solides bateaux de haute mer grâce aux arbres de qualité qui poussent en abondance dans leurs forêts de montagnes littorales. Ce sont eux qui exploreront l'essentiel de la Méditerranée occidentale, feront le premier tour de l'Afrique et commenceront l'exploration de l'Atlantique nord. Ce sont eux qui pour l'essentiel fonderont, à peu près tous les trente kilomètres, les ports de la côte d'Afrique du nord. Les Grecs de la période classique leur feront alors concurrence et fonderont les colonies de Sicile ou du Sud de l'Italie ...et aussi Marseille (Phocée, Massalia ).

Roues ou chakra sur un jeu découvert à Tyr ?

D'autres peuples sans doute, à diverses époques ont sillonné la Méditerranée, nous en avons des traces, ici ou là à diverses époques, mais c'étaient essentiellement des peuples côtiers dont l'aventure maritime a été très limitée et sans doute engagés dans des réseaux d'alliances même occasionnelles avec ces deux puissances maritimes.

Pour des Hindous, l'entrée en Méditerranée aurait signifié faire transiter les navires par voie de terre : quelques itinéraires sont possibles, mais sur les territoires contrôlés par les Egyptiens, les Babyloniens ou les Assyriens. A moins de disposer d'alliances et de chantiers de construction navale. Les deux sont possible mais hautement improbables, et il n'y en a aucune trace dans les écrits antiques qui nous sont parvenus. Que plus tard, au temps de Juvénal, par exemple, il y ait eu des esclaves d'origine indienne jouant de la musique et dansant à Cadix (Gadès), c'est une autre affaire...

Roues ou Chakra sur un obélisque de Carthage ?

Il reste la voie de terre. Est-il possible que des Hindous aient été présents en Méditerranée au point, par exemple de fonder Rome? Vania de Gila a écrit que Rama aurait été à l'origine de Rome. C'est une conjecture qui semble difficile à vérifier, mais elle est séduisante. Un certain nombre de faits sont troublants. Si l'on examine une carte des peuplements de l'Italie ancienne, on distingue quatre tranches linguistiques dans la péninsule. Au nord, des populations celto-ligures. Au centre ouest, l'anomalie étrusque. Au centre et au centre-est, des langues apparentées au latin, au sud une zone influencée par les colonies grecques. Un mot sur les Etrusques. Même si nous n'en sommes pas sûrs, ils semble bien qu'ils soient originaires de plateau anatolien et qu'ils se soient installés en Toscane parce qu'ils étaient à la recherche de minerai de fer et qu'il en avait été découvert en abondance sur l'île d'Elbe et dans la région. En ce cas, il est probable qu'ils soient venus par la mer. Leur langue n'est pas une langue indo-aryenne.

Itinéraires possibles des ancêtres des Romains

 

Quant aux Latins, Osques et Ombriens, ce qui est frappant, ce sont les relations linguistiques qu'ils entretiennent avec les Illyriens qui dominent toute la navigation en Adriatique. Ainsi, le peuplement de cette Italie centrale a dû se faire d'est en ouest, ce qui est possible par une navigation à vue.1

Bien que nous devions nous défier de l'Eneide , récit tardif et légendaire destiné à inscrire les Romains dans la filiation des dieux de l'Olympe, peut-on penser que des Hindous aient pu participer à la guerre de Troie et s'exiler en Italie pour fonder Rome ? Romek est-il un exilé comme Rama ? A-t-il repris le nom de Rama comme synonyme d'exilé ? A moins qu'il n'ait été Rama lui-même ? Jolie légende en tous cas. Mais n'oublions pas que Troie n'était pas seule ; elle était au centre d'une confédération contrôlant la meilleure route commerciale de l'Asie à l'Europe. En faisaient partie de nombreux peuples de l'actuelle Turquie, de la Thrace, de la Macédoine. Les Illyriens y étaient aussi : Homère nous parle des Paeones et des Dardani. On ne peut exclure leurs alliés les Osques et les Messapiens d'Italie. Et même si Homère n'en a pas parlé, sans doute y avait-il des peuples plus orientaux venus prêter main forte aux Troyens.

Et que dire du camp adverse ? A plusieurs reprises, Homère parle des Sintiens de Lemnos qui auraient approvisionné les Grecs lors de leur siège de Troie.

"Hephaestos est en route ; il doit être à Lemnos parmi ses Sintiens au parler de sauvages."

Odyssée VIII 294.

L'homonymie surprenante avec les mots Sindhien et Sinti ne peut être négligée car s'y ajoutent des faits troublants. Tout d'abord, Lemnos qui est la grande île contrôlant l'entrée des Dardanelles semble avoir eu une histoire de peuplement pour le moins curieuse puisque les légendes grecques disent que les Lemniennes avaient tué leurs maris. Aristocratie d'amazones comme il en exista chez les Alains et les Sarmates, tous deux peuples indo-européens ? Qui sont ces Sintiens qui leur succèdent, d'où viennent-ils ? Pourquoi cette mention "au parler de sauvages" qu'ils n'appliquent pas à leurs ennemis troyens et à leurs alliés dont ils parlent une langue proche, sinon parce que cette langue leur paraît exotique. Enfin, Hephaistos n'est autre que le dieu du feu et des forgerons, fils de Zeus et de Héra qui passe pour avoir fabriqué les armes d'Achille. On pense aux forges des Tsiganes. Hephaistos, se serait opposé à son père alors que celui-ci battait sa femme et celui-ci, de colère l'aurait précipité chez les Sintiens. Il semble donc de plus qu'il y ait là une opposition ethique entre deux conceptions des rapports humains, les Sintiens ne désavouant pas le jeune Dieu et le prenant pour l'un des leurs. Est-ce la conception du monde de la noblesse indienne ?

Ainsi donc, il se pourrait même que des Indiens aient appartenu aux deux camps. Et, après la défaite et la reddition militaire de Troie, certains combattants d'origine indienne auraient pu être épargnés et auraient rejoint un territoire de leurs alliés et sans doute parents : le Latium. Ils seraient devenus les Romains. La date officielle de fondation de la ville par Romulus (-753) est une convention, la région était déjà peuplée des siècles plus tôt. Ce scénario n'est pas impossible et c'est en tout cas une belle histoire si ce n'est pas exactement l'Histoire.

Mais n'oublions pas que nous parlons d'évènements qui se passaient 1200 ans avant Jésus-Christ et que les Roma ne sont partis des Indes qu'à partir du VIIIème siècle après Jésus-Christ et que ce ne seraient de toutes façons pas tout à fait les mêmes deux mille ans après !

 

1 Entre la côte dalmate et l'Italie (Korkula- Mont Gargano) les îles ne sont jamais distantes de plus de trente kilomètres.

 

© Balval 1998