Des Bohémiens et de leur musique en Hongrie

de Franz Liszt

En 1853, le plus grand musicien hongrois, dont l'Académie Musicale de Budapest porte d'ailleurs le nom, celui qui fut dès l'enfance considéré comme une réincarnation de Mozart écrivit un monumental ouvrage à la mémoire de ses parents et amis tsiganes. Je reviendrai un autre jour sur ces liens de parenté, mais poursuivons... Sous le titre "Des Bohémiens et de leur musique en Hongrie", l'ouvrage d'environ 352 pages fut publié en France par les éditions Bourdillat en 1859.

Le nationalisme qui fleurit chez les vieilles nations s'exacerbe dans les états nouveaux. Ainsi, bien que Liszt ait renoncé par respect pour sa patrie à l'expression "musique tsigane"1,on ne l'entendit pas de cette oreille et un nommé Bela Bartok entreprit de démolir l'ouvrage. Les musicologues français lui ont-ils emboîté le pas ?

Toujours est-il que le livre reparut en France aux Editions d'Aujourd'hui en 1982, dans la collection "Les Introuvables". Le mot "éditions" fut dans ce cas un bien grand mot, puisque ce fut tout simplement une photocopie de l'exemplaire de la Bibliothèque Nationale qui ne put être débroché, s'agissant d'un "ouvrage ancien très rare". Certaines fins de pages en furent quasiment illisibles. Puis ces éditions disparurent et le titre, à nouveau introuvable.

Cela n'empêcha pas sa critique, chose d'autant plus facile que le lecteur ne pouvait avoir accès à la source. Vladimir Jankélévitch, le grand philosophe malheureusement décédé ne s'est manifestement pas grandi en contestant que Franz Liszt ait été réellement l'auteur de ce livre. Il écrit en effet dans une note de son essai "Liszt et le Rhapsodie" Plon 1989 p. 407:

" La princesse de Wittgenstein2est sans doute l'auteur de ce livre déclamatoire".

Il est cependant évident, que les connaissances musicales tant techniques qu'historiques requises pour élaborer ce travail ne peuvent être que celles du grand musicien.

C'est pourquoi, je crois qu'il est temps de mettre à la disposition du plus grand nombre, de larges extraits de cet ouvrage fondamental. Chose à laquelle ce site va se consacrer.

1 "L'art bohémien n'ayant jamais été que par la Hongrie, ne saurait jamais cesser d'être sous son invocation" p. 287 Par crainte de déplaire, Liszt avait renoncé à l'expression musique tsigane pour celle de musique hongroise à partir de ce type de considérations.

2 Carolyne Sayn-Wittgenstein était d'origine ukrainienne. Son nom de jeune fille était Ivanowska. Elle séjournait opportunément à Kiev lors d'une tournée de Liszt (qui la séduisit et qu'elle séduisit) entre le 14 et le 18 février 1847. Cette "petite Polonaise, noiraude, laide et chétive, très maligne et preste avec une petite nuance de juiverie" était immensément riche et se serait accrochée à lui. Il vint la chercher à la frontière avec sa petite fille de dix ans. Mais jamais elle ne put obtenir le divorce du prince de Wittgenstein, ce qui valut à Liszt d'être tenu à l'écart de la cour de Vienne, malgré l'admiration des souverains. Sa fortune fut confisquée et jamais elle ne put épouser Liszt, qui passa cependant le reste de ses jours avec elle. A Weimar, elle lui servit de secrétaire et elle l'aida à rédiger ses ouvrages. 
 

Quelques extraits de la biographie de Liszt par Bernard Gavoty. Juillard 1980 pp.29-32 :
"La musique savante de son pays natal, typique et très notable, il l'ignore. Il ne connaît que ce qu'il a entendu sous les doigts de son père : Bach, Mozart ... Pour la musique populaire, c'est autre chose. Dès ses premières années, Franz entend, sur la place du village de Raiding, des Bohémiens auxquels il consacrera, en 1859, à Weimar, un livre touffu, d'un ennui suffocant, prétentieux et erroné. ... les Bohémiens et leur musique en Hongrie sont à peine lisibles. Il n'est pas difficile à la réflexion, de reconnaître dans ce pathos insupportable la griffe de la princesse Wittgenstein. Liszt a sans doute fourni la substance du livre, la princesse a délayé ... Il a poussé le sentiment chevaleresque jusqu'à signer un livre dont, plus que probablement, il n'est pas l'auteur, du moins l'auteur unique...

Cette description de la danse tzigane ... est assurément de la plume de Liszt...

Bien plus tard, deux musiciens hongrois, Bartok et Kodaly, réfuteront la thèse de Liszt, mais corrigeant son erreur, ils en commettront une autre. D'après eux, la musique diffusée par les Tziganes n'est absolument pas de la musique populaire hongroise."

© Balval 1997