Bálint Sárosi est un grand musicologue hongrois qui est l'auteur d'un des seuls articles sur la musique des tsiganes disponible sur Internet (Janvier 1998) :
Hungarian Gypsy Music : Whose Heritage ? En France, Bálint Sárosi est cité dans l'ouvrage de François le Vaux de Foletier "Mille ans d'Histoire des Tsiganes" Fayard Paris 1970, à la page 128, qui ajoute page 130 : "Liszt a été critiqué pour avoir fait la part trop belle aux Tsiganes dans la musique hongroise, mais cette part, il ne faut pas non plus la minimiser."
Le texte de Bálint Sárosi met en cause les travaux de deux musicologues français collaborateurs de la revue Etudes Tsiganes : Alain Antonietto (Etudes Tsiganes 1/1994) et Patrick Williams (Les Tsiganes de Hongrie et leur musique. Actes Sud 1996). Bálint Sárosi parle dès les premières lignes d'un "débat considéré depuis longtemps comme résolu avec des conclusions établies". La preuve que non. Reprochant aux auteurs cités un défaut de rigueur scientifique (absence de notes bibliographiques par exemple), il manie une ironie pour le moins méprisante à l'égard d'auteurs qui l'ont cité en référence "bien que sur aucun point essentiel" d'après lui (ça leur apprendra !). L'article de l'un est qualifié de "very intelligent and illuminating ...illuminating it certainly is." Quand à l'autre, il faut le lire, ne serait ce que pour avoir un résumé des erreurs de Liszt "If it were Liszt errors one wanted study ..." Il est vrai que comme Liszt, Williams a rappelé "l'origine orientale des Magyars." Même mépris d'ailleurs pour les grands musiciens français : Offenbach, Debussy, Satie, Ravel ...etc. qu'il ne nomme d'ailleurs jamais et qui se seraient laissé berner dans des cabarets ou .... à l'Exposition Universelle de Paris !Tout d'abord, force est de remarquer que le texte d'Antonietto est très en deçà du texte même de Liszt. On peut même dire qu'il consacre ses deux premières pages (102 et 103) en justifications de sa démarche. Il ne prétend qu'à être l'auteur d'un essai modeste et affirme qu'une oeuvre musicologique reste à faire et seulement après ces précautions, il écrit prudemment : "Considérés comme les conservateurs des airs nationaux, des mélodies et danses traditionnelles hongroises, il était indifférent au grand public de les entendre jouer des airs adaptés à leur goût, des mélodies populistes, du folklore magyar, des musiques d'emprunt divers ou d'un réel fonds tsigane". Faisons un détour par le texte de Liszt, dont nous devons regretter que Sárosi ne donne aucune indication sur la manière dont il est possible de se procurer l'ouvrage dans un pays dont l'académie musicale s'honore de porter le nom (La seule mention bibliographique sur internet est une édition au ...Liechtenstein !) Voici donc quelques extraits du texte de Liszt tel qu'il parut en France en 1859, additionné de quelques commentaires, en attendant une publication complète disponible sur ce site :
On pourrait croire que Liszt est un inconditionnel sans discernement, pourtant il émet des jugement plus que réservés : "Nous ne découvrîmes chez les Bohémiens de Hongrie aucun indice d'une musique vocale digne de fixer l'attention. Peu de femmes y ont la voix belle. Trop exposées aux changements atmosphériques, trop coutumières de la boisson, trop tôt fatiguées par leurs danses dégingandées et les cris dont elles les épicent ... " LXXII p.177. [En Espagne, les Gitans] "y cultivent la musique, mais peu et mal; ils n'ont que quelques fragments décousus de chansons qu'ils accompagnent d'une mauvaise guitare sans originalité aucune". LXXXII p.198.
Liszt a eu à connaître très tôt et de très près la réalité de la musique tsigane : "Peu de choses ont autant frappé notre première jeunesse que l'énigme posée par les Bohémiens devant chaque palais et chaque chaumière où ils viennent demander une chétive obole en échange ... de quelques airs de danse qu'aucun ménétrier ne saurait imiter, de quelques chansons qui électrisent les amoureux et que les amoureux n'écrivent pourtant pas." LVII p.163 et il n'y a pas rencontré que des musiciens de concert : "...d'où venait l'attrait exercé par ces mains calleuses lorsqu'elles faisaient glisser le crin sur leurs mauvais instruments". "Nous sommes venus à eux pour les écouter jouer pour leur propre public ... les danses de leurs femmes accompagnant leurs tambourins de petits cris et de mimiques divers." p. 166.
Liszt a toujours une démarche méthodique "A Bucharest et à Jassy, ils ont des mélodies très humaines dont nous avons formé un recueil intéressant". LXXXI p.196 et sait rendre à un peuple ce qui lui appartient : [En Russie, elles] "se sont approprié quantité de mélodies du pays." LXXIV p.180.
Il s'est documenté aussi bien sur l'histoire musicale de la Hongrie (il parle du plus ancien monument de musique hongroise de Tinody Stephens et daté de 1554 à Klausenburg comme d'une oeuvre sans valeur p.275) que sur son folklore "Les instruments populaires hongrois n'ont jamais été utilisés par les Tsiganes et ne sont jamais sortis des fermes et des bergeries hongroises" p.273. Il cite le bibliothécaire de Pesth, l'érudit Gabriel Mattray : "Les Hongrois bien élevés ne s'abandonnèrent jamais à la musique nationale hongroise ..." p.278.
Enfin, Liszt avait une conscience aiguë de la difficulté de sa tâche d'explications : "Nous ne nous dissimulons pas que l'hypothèse qui attribuerait une origine purement bohémienne aux chansons hongroises ... serait en contradiction flagrante avec les idées généralement reçues à présent à cet égard ..." p 270."Piramus était en train de jouer sur le violon un air de sa propre composition auquel il avait donné son propre nom, Piramus de Rome, lequel est déjà célèbre parmi notre peuple et dont j'ai entendu dire qu'un grand compositeur gajo qui l'avait entendu un jour s'était inspiré plusieurs fois" [Piramus was playing on the fiddle a tune of his own composing, to which he has given his own name, Piramus of Rome, and which is much celebrated amongst our people, and from which I have been told that one of the grand giorgio composers, who once heard it, has taken several hints." George Borrow "The Romany Rye" (1838-1843) Chap.VII
Les conclusions de Sárosi semblent acceptées par l'essentiel des dirigeants de la communauté scientifique Tsigane. D'autre part, nombre de musicologues condamnent le texte de Liszt. Par exemple, Bernard Gavoty dans sa biographie de Liszt parue chez Julliard en 1980 parle "d' un livre prétentieux et erroné ... une oeuvre musicalement fausse".
Quelle réponse donnent-ils quant au fond ?
Sárosi n'a pas de vision historique large sur l'histoire de la musique. Il se situe au niveau de la Hongrie aux XVIIIème et au XIXème siècles, ne donne aucune datation sur la musique hongroise elle-même (ce que fait pourtant Liszt), ne donne aucune information sur les Tsiganes eux-mêmes et leurs traditions musicales en rapport avec leur pays d'origine. L'un des premiers témoignage sur les musiciens tsiganes est daté de 1489 quand Béatrice d'Aragon épouse de Mathias Corvin aurait dépensé dix fois sa dot pour ses joueurs de luth de l'île de Csepel. Lorsqu'il entre dans le détail de l'histoire, c'est pour perdre tout esprit critique. Il cite par exemple les statistiques du recensement en Hongrie au XVIIIème siècle : un très faible pourcentage de Tsiganes musiciens. Mais il ne se pose pas la question de savoir qui se reconnaît Tsigane dans ce recensement : certainement pas les musiciens qui sont établis de façon précaire et qui cherchent à s'intégrer. A-t-il d'autre part tenté d'établir une telle statistique sur les Hongrois qui se disent musiciens ? Au niveau de l'histoire des mentalités, il nous parle du goût en vogue en Europe (the current european taste) mais sans en fournir aucun élément d'analyse. Quel était-il en effet dans l'Europe ravagée du Congrès de Vienne et pourquoi évoluait-il ainsi ? Il parle d'exotisme sans tentative pour l'expliquer, s'agit-il seulement d'orientalisme ou bien d'un élément culturel beaucoup plus profond ? Même pour son propre pays, il se croit dispensé de l'analyse de la contradiction que contient une de ses affirmations comme celle-ci : "Le mouvement national hongrois donna une grande promotion des musiciens tsiganes" (a great boost). Pourquoi le mouvement national hongrois n'a-t-il pas fait la promotion des musiciens de souche hongroise, s'ils étaient vraiment les auteurs de ce que jouaient les Tsiganes ? Il ne suffit pas de dire que le métier d'amuseur était déconsidéré, il faut faire une analyse historique des causes de ce fait. Obligé de concéder l'existence de compositeurs tsiganes, il écrit qu'ils écrivent dans des styles hongrois, mais où sont les partitions ? Celles qui nous sont parvenues de Bihari ont été expurgées de tout ce qui pouvait gêner les oreilles hongroises de l'époque, elles ne sont pas de sa main mais de celles de transcripteurs hongrois. Enfin, il demande à Liszt "Comment une tradition musicale se forme-t-elle ?" Mais autour de nous, en cette fin de XXème siècle, les traditions musicales des Gitans français se forment, continuent de se former et se portent très bien ! Et ce n'est pas une cerise sur le gâteau que nous leur offrons en l'affirmant (a wedding cake, rose-tinted picture of themselves). Autre chose est de s'emparer du travail d'archives mené auprès de groupes restreints comme les lovara des Carpathes et d'essayer de faire croire que ce sont là leurs seules traditions musicales. Les chants relevés par Karoli Bari sont ceux de populations qui étaient encore en esclavage au XIXème siècle et rien ne porte à croire qu'ils soient représentatifs des autres groupes nomadisant librement aux siècles précédents. Tout porte d'ailleurs à croire que cette musique popularisée par des formations remarquables au demeurant serve quelque part à certains nationalistes hongrois pour déposséder les Tsiganes du reste de leur apport à cette nation.Le problème de sémantique soulevé dès les premières lignes est caractéristique de la susceptibilité nationaliste des jeunes nations : faut-il écrire Ciganyzene ou Cigani zene , musique tsigane ou musique jouée par des Tsiganes ? Ne peut-il y avoir qu'une exécution pure et simple, ne peut-il y avoir qu'une appropriation pure et simple ? Ceci peut-il être pensé plus dialectiquement ? Cette susceptibilité s'en prend aux musicologues "étrangers" (foreigners) ... ignorants d'une petite nation "as small as Hungary". Mais quel avantage possède à cet égard une grande nation comme la France ? Celle d'avoir reconnu dans sa culture, la diversité des apports des autres peuples qui ont constitué son empire, ses colonies, ses émigrés. Ainsi ce que nous appelons le "musette" résulte de l'apport des émigrés auvergnats, italiens et ...manouches à Paris. Ce n'est pas très douloureux à reconnaître. Notre nation s'est fait honneur d'éditer Liszt. Qui peut m'assurer qu'en entrant demain dans une librairie de Budapest, je pourrai acheter son livre en Hongrois ?
© Balval