L'empoisonnement du cochon

"Poisonning the porker"

Traduction libre du

Romany Rye de George Borrow (1843)

Chapitre VII

 

"Il y a un fond de vérité dans ces chansons, frère, dit Mr Petulengro1 quand les chants et la musique eurent cessé.

- Oui, dis-je, ce sont très certainement de remarquables chansons. Je dis, Jaspers, que je souhaite que vous n'ayez pas empoisonné de porcs dernièrement 2 .

- Et supposons que nous l'ayons fait, frère, et alors ?

- Et bien, c'est une pratique très dangereuse, pour ne rien dire de son immoralité.

- La nécessité n'a pas de loi, frère.

- C'est vrai, dis-je, je l'ai toujours dit, mais vous n'êtes pas nécessiteux et vous n'avez pas à empoisonner de porcs.

- Et qui vous a dit que nous avions empoisonné le porc ?

- Et bien, vous avez fait un banquet de porc et après le repas Mme Chikno a chanté une chanson sur l'empoisonnement d'un porc et j'ai naturellement pensé que récemment vous ayez pu faire de même.

- Frère, vous vous exprimez parfois par une ou deux paroles de bon sens. C'était normal pour vous de supposer après avoir vu ce dîner de porc et entendu cette chanson que nous avions empoisonné le cochon. Je vous affirme à présent que nous n'avons rien fait de tel. Qu'en dites-vous ?

- J'en suis très heureux.

- Si vous aviez goûté de ce porc, frère, vous l'auriez trouvé bon et savoureux, ce qu'un cochon empoisonné ne saurait être. A présent, nous n'avons aucune raison d'empoisonner les porcs : nous avons de l'argent et du crédit ; mais la nécessité n'a point de loi. Nos ancêtres, à l'occasion empoisonnaient les cochons, certains parmi notre peuple peuvent encore faire une telle chose, mais seulement par obligation.

- Je vois, dis-je, et dans vos joyeuses réunions, vous chantez des chansons sur les exploits de votre peuple accomplis par obligation, autrement dit leurs vilaines actions ; mais après tout, qu'est-ce que la turbulente poésie d'une nation sinon ses exploits accomplis sous la nécessité. Regardez la poésie de l'Ecosse, la partie héroïque est presque entièrement fondée sur les hauts-faits scélérats de la nation écossaise ; le vol des vaches, par exemple qui est un petit peu mieux que l'empoisonnement des porcs, tandis que la partie plus douce est presque entièrement consacrée aux femmes qui fautent dans les genêts, si bien qu'aucun des tenants de la poésie écossaise ne pourrait censurer la chanson d'Ursula 3 comme inconvenante s'il l'avait comprise. Qu'en pensez-vous Jaspers ?

- Je pense, frère, que comme je l'ai dit précédemment, vous dites de temps en temps un mot de bon sens ; vous parliez des Ecossais, frère, mais que pensez-vous d'un Ecossais qui trouve à redire à la Romani ?

- Un Ecossais trouvant à redire à la Romani, Jasper ! Oh, mais mon cher, vous plaisantez, la chose ne peut arriver.

- Si, et au violon de Piramus, que pensez-vous d'un Ecossais qui dédaigne le violon de Piramus?

- Un Ecossais qui dédaigne le violon de Piramus, c'est une bêtise, Jasper !

- Savez-vous ce qui me déplait le plus, frère ?

- Non, à moins que ce ne soit un gendarme 4, Jasper.

- Ce n'est pas un gendarme, c'est un mendiant monté sur un cheval, frère.

- Qu'entendez-vous par un mendiant sur un cheval ?

- Et bien, un gredin élevé au-dessus de sa condition qui saisit chaque occasion pour se donner de grands airs. Il y a une semaine environ, mes gens et moi, nous campions sur l'herbe près d'un champ au voisinage d'une grande maison. Le soir, nous faisions un peu la fête, les filles dansaient tandis que Piramus jouait au violon un air de sa propre composition auquel il a donné son propre nom : "Piramus de Rome" qui est très célèbre dans notre peuple et dont on m'a dit qu'un grand compositeur gadjo qui l'avait entendu une fois en a tiré plusieurs extraits. Ainsi, alors que nous nous amusions, un grand nombre de personnes, des seigneurs et des dames, je crois, vinrent de la grande maison, regardèrent les filles danser sur l'air du Piramus de Rome et semblaient très contentes ; et quand les filles eurent cessé de danser et Piramus de jouer, les dames voulurent qu'on leur dise la bonne aventure ; aussi, je priai Mikailia Chikno qui peut prédire la fortune quand elle veut mieux que personne de leur dire la bonne aventure, et elle, étant dans de bonnes dispositions d'esprit la leur dit, ce qui leur plut beaucoup. Donc, après qu'elles l'aient entendue, l'une d'elles demande si une de nos femmes pouvait chanter et je leur dis que plusieurs pouvaient le faire, en particulier Leviathan, vous connaissez Leviathan, elle n'est pas là en ce moment mais à plusieurs miles d'ici, c'est notre meilleure chanteuse, Ursula venant ensuite. Aisi, la dame dit qu'elle aimerait entendre Leviathan chanter. Sur quoi, Leviathan chante le "Gudlo pesham" et Piramus joue l'air du même nom, qui comme vous le savez signifie le "Rayon de miel", le titre de la chanson est bien choisi car elle est merveilleusement douce. Bien, tout le monde semblait satisfait de la chanson et de la musique sauf une personne, un poil-de-carotte d'Ecossais ; ce qu'il faisait là, je n'en sais rien, mais il était là et, s'avançant, il commence dans un écossais aussi graveleux qu'une porte de grange à trouver à redire à la musique et à la chanson en disant qu'il n'avait jamais entendu d'aussi vilaine chose que ça.

Et bien, frère, je gardai un moment le silence par considération envers la respectable assistance avec laquelle il était venu, puis je dis en romani à Mikailia : 'Tu as dit la bonne aventure aux dames, dis la aux gentilshommes, vite, vite, pen lende dukkerin"5. Et bien, frère, l'Ecossais, pensant sans doute que je disais du mal de lui s'emporta plus qu'auparavant et reprenant le mot "dukkerin", il dit

"Dukkerin, qu'est-ce que c'est dukkerin ?

- Dukkerin, dis-je, c'est la fortune, la destinée d'un homme ou d'une femme, vous n'aimez pas ce mot ?

- Mot ? Vous appelle ce un mot ? Du joli comme mot, dit-il.

- Peut-être me direz vous ce que c'est en Ecossais afin que je puisse améliorer notre langue par un mot écossais, un de mes camarades m'a dit que nous avions emprunté un grand nombre de mots à des patois étrangers.

- Eh bien, mon ami, si c'est le cas, je vais te le dire, c'est "spaeing" dit-il très sérieusement.

Bien, alors, je garderai mon propre mot qui est beaucoup plus joli. Spaeing, spaeing 6! Pourquoi serais-je obligé d'avoir honte en utilisant ce mot, il sonne tellement comme un certain autre mot... et faisant la grimace comme si j'étais indisposé, peut-être que ça aussi c'est de l'Ecossais?

- Qu'est-ce que toi veut dire en parlant sur ce ton à un gentilhomme, dit-il, tu es un vagabond insolent sans nom ni pays !

- Vous vous trompez, dis-je, mon pays est l'Egypte et nous, les Egyptiens, comme vous les Ecossais sommes de grands amateurs de voyages ; quant aux noms, le mien est Jasper Petulengro ; peut-être en avez-vous un meilleur, quel est-il ?

- Sandy Macraw 7 !

En entendant cela, les gentilshommes éclatèrent de rire et les dames ricanèrent.


 

 1 Jaspers Petulengro est un Gypsy ami d'enfance de George Borrow. Son nom vient de "petalo" = "fer à cheval" et du suffixe "-engiro" = "fabricant, faiseur" soit le "maréchal-ferrant". De même l'auteur est surnommé "Lavengro" de "lava = les mots, les paroles" ce qu'il traduit plus loin par le "philologiste".

2 Dans le texte: "drabbing baulor" en dialecte gypsy que Borrow traduit par "poisonning the porker". Du romani "drab" = "soigner, porter remède, droguer, jeter des sorts ...etc" et "balicho" = "porc" transcrit aussi bien par "baulor" que par "baluva" dans ce texte. Je le traduis indifféremment par "porc" ou "cochon" pour éviter les répétitions.

3 Après que les Gypsy aient chanté "Drabbing the baulor", Ursula vient de chanter "Song of the broken chastity" c'est à dire, "Chanson sur l'honneur perdu des filles".

4 En anglais "constable". Il n'y a pas d'équivalent exact en français.

5 En gypsy, dans la transcription de Borrow : "dis leur la bonne aventure".

6 De "to spew" = "vomir" On peut traduire par "vomissement"

7 Le nom parait ridicule car "Sandy" signifie en anglais à la fois "sableux" et "rouquin". Quant à "raw" il signifie "écorché" mais est surtout utilisé dans "rawhead" = "épouvantail"

 

© Balval 1998