Mérignac, Poitiers, Montreuil-Bellay, Jargeau,
Jean-Louis Bauer, dit Poulouche, n’avait jamais oublié les camps de son enfance

par Jacques Sigot

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Jean-Louis Bauer, dit Poulouche, nous a quittés à la mi-novembre. Je le connaissais depuis mars 1984 quand il m’a écrit suite à un article paru le 21 février dans La Nouvelle République après la sortie de mon ouvrage sur l’ancien camp de concentration – selon la  dénomination officielle de l’époque – de Montreuil-Bellay 1. « Moi, je suis Gitan et je m’appelle Poulouche, quand j’ai lu le journal, j’ai pleuré. » Il m’a alors parlé de lui, de sa famille, de cette guerre pendant laquelle ils avaient tous tant souffert.

Flamme du souvenir avril 1995

Poulouche près de la stèle du camp de Montreuil-Bellay. (Cliché J. Sigot)


Cela avait commencé été 1940, il ne se souvenait plus de la date exacte, il avait 10 ans. « On voyageait, on était sur les routes avec des chevaux, des roulottes, on voyageait dans la Vienne, les Deux-Sèvres, la Gironde, partout, et un beau jour, on nous a ramassés on ne savait même pas pourquoi. On nous a mis dans un grand champ, comme ça, avec interdiction de circuler. Toujours les Français, la gendarmerie du côté de la Gironde. Et là, on a laissé toutes nos caravanes, nos chevaux et tout, et on n’en a jamais entendu parler. » Vichy appliquait à la lettre un décret signé le 6 avril par Albert Lebrun, président de la République défunte, qui stipulait que les nomades devaient être assignés à résidence sous surveillance de la police dans une commune par département.

 

Montreuil-Bellay le 16 janvier 1988. Inauguration de la stèle sur le site de l’ancien camp de concentration.

Poulouche est entre le préfet du Maine-et-Loire et le maire de la ville. Au premier plan, Jacques Sigot fait l’historique du camp.

inauguration de la stèle 16/01/1988

Au centre, Poulouche et Jacques Sigot. A l’extrême gauche, Tony Bauer, fils de Poulouche. (DR)

 

Ce fut d’abord pour lui et sa famille le camp de Mérignac, en Gironde. Le 10 décembre 1940, ils furent transférés dans le camp mixte – pour Juifs et Tsiganes – de Poitiers (Vienne). En janvier 1943, son père et un oncle furent déportés par la préfecture de la Vienne pour travailler en Allemagne, dans le cadre de la Relève Forcée instituée par la loi du 4 septembre 1942 pour les hommes de 18 à 50 ans, les femmes célibataires de 21 à 35 ans, les agriculteurs en étant dispensés. Ils ont tous deux disparu dans les camps nazis. Femmes, enfants, vieillards nomades restés à Poitiers furent transférés le 27 décembre 1943 dans le camp aux barbelés électrifiés de Montreuil-Bellay (Maine-et-Loire). Les 16 janvier 1945, alors que les Allemands avaient fui la région depuis plus de 4 mois, les Tsiganes furent dirigés sur le camp de Jargeau (Loiret). Poulouche et sa mère ne furent libérés qu’à la veille de Noël 1945 et revinrent à pied, démunis de tout, à Poitiers où ils s’installèrent définitivement.

Cérémonie avril 2005

Cérémonie d’avril 2005 en hommage aux victimes tsiganes. Poulouche allume la flamme du Souvenir. (Cliché J. Sigot)


Troublé par le silence de ses compatriotes sur ces événements, Poulouche, adolescent puis homme, ensevelit en lui ce qu’il appelait la honte d’avoir été enfermé derrière des barbelés, ne maîtrisant pas toujours sa colère de voir encore à leur poste les gendarmes qui les avaient arrêtés, comme si rien ne s’était passé. Il se battait pour sauver la mémoire des camps où lui et les siens furent internés  

Depuis 1984, il n’a jamais cessé de se battre pour sauver la mémoire de ces années perdues. Sans lui, nous n’aurions sans doute pas pu en janvier 1988 obtenir l’érection d’une stèle à Montreuil, la première en France sur le site d’un ancien camp pour nomades, même s’il manifesta sa réprobation quand ne furent exprimées les responsabilités françaises que par ces seuls mots ambigus de « y souffrirent victimes d’une mesure arbitraire ». Il a successivement écrit à tous les présidents de la République pour que soit dressé un monument à proximité. Des lettres en réponse lui ont chaque fois promis l’examen positif du dossier… en vain. Depuis 1990, c’était lui qui, chaque dernier samedi d’avril à Montreuil-Bellay, prononçait au nom des siens le discours lors de la cérémonie nationale annuelle en hommage aux Tsiganes. Ce jour-là, cinq autres flammes sont allumées à Compiègne, d’où furent déportés vers l’Allemagne nombre de résistants, au cimetière du Père-Lachaise, au Mont Valérien pour les patriotes fusillés, Drancy, camp de transit pour les Juifs, et Fréjus. C’est François Mitterrand qui a choisi Montreuil-Bellay pour les Tsiganes parce qu’une stèle avait marqué le site deux ans plus tôt. Les six flambeaux du Relais Sacré se retrouvent à Paris le lendemain dimanche devant le Mémorial du Martyr Juif Inconnu.  

Cérémonie avril 2006

Camp de Montreuil-Bellay. Cérémonie d’avril 2006. (Cliché J. Sigot)


Le Gouvernement a nommé Poulouche Président de l'Union Nationale des Victimes et des Familles des Victimes Tsiganes.

Françoise Jacques et Poulouche 16 janvier 1988

Montreuil-Bellay le 16 janvier 1988. Inauguration de la stèle. De gauche à droite : Françoise Mingot, éditrice du livre sur le camp, Jacques Sigot et Poulouche. (DR)


Il m’accompagnait chaque fois que je le lui demandais pour des conférences sur cette histoire ; il accueillait les cinéastes et les étudiants pour répondre à leurs questions. Il se libérait ainsi des terreurs de l’enfance. Malade depuis plusieurs années, il savait que le temps lui était compté et qu’il restait l’un des rares survivants qui pouvaient encore témoigner.

Poulouche photographié devant l'ancienne prison souterraine du camp de Montreuil-Bellay le 28 avril 2007, avec deux anciens internés : de gauche à droite, Michel Chevalier, Julien Schultz, frère de Michel et né à Saumur en 1943 quelques mois après la libération de la famille, et Henriette Theodore. Cliché J. Sigot.

Poulouche nous a quittés, et Alain Bély, un ami commun m’a écrit son émotion : « Nous ne reverrons plus sa silhouette sur la cave prison ; et son cri de dégoût pendant son discours à Montreuil ce 29 avril dernier face aux bovins qui souillaient les vestiges du camp me restera à jamais en mémoire. Pour Poulouche, pour les autres, pour que l’oubli ne lui, ne leur, soit pas une 2ème tombe, il faut continuer à se battre. »
Il se battait contre l’oubli et l’indifférence pour que soient protégés les vestiges menacés de son ancien camp de Montreuil-Bellay. Ce serait sa plus grande victoire qu’ils le soient enfin.

 

Poulouche devant la cave-prison

Camp de Montreuil-Bellay. Cérémonie d’avril 2007. Poulouche devant la prison. (Cliché Stéphane Hue)

 


1. Jacques Sigot : Un camp pour les Tsiganes… et les autres, Montreuil-Bellay, 1940-1945, éditions Wallâda, 1983 ; complété et réédité aux même éditions en 1994 sous le titre Ces barbelés oubliés par l’histoire.