Les Roma à Samarcande

Voici la traduction d'un texte écrit par George Borrow vers 1843.

A notre connaissance, ce texte important est inédit en français.

"Peu d'auteurs orientaux ont parlé des Zingarri bien qu'ils aient été connus en Orient durant plusieurs siècles; parmi ce petit nombre, aucun n'en a fait de plus curieuse mention que Arabschah dans un chapitre de sa vie de Timour ou Tamerlan, qui est considéré à juste titre comme une des trois oeuvres classiques de la littérature arabe. Le passage, qui bien qu'il serve à illustrer l'art, sinon la valeur du conquérant de la moitié du monde, offre quelques traits particuliers de la vie des Tsiganes d'Orient à une période reculée et sera à peine considéré comme déplacé s'il est reproduit ici dans une traduction aussi littérale que le style métaphorique original le permet.

"Il y avait dans Samarcande de nombreuses familles de Zingarri de toutes sortes: les uns étaient lutteurs, d'autres gladiateurs, d'autres pugilistes. Ces gens étaient sujets aux désaccords ainsi des différends et des bagarres surgissaient-ils continuellement parmi eux. Chaque bande avait ses chefs et ses officiers subalternes et il advint que Timour et le pouvoir qu'il détenait les remplit d'épouvante car ils savaient qu'il était au courant de leurs crimes et de leur vie turbulente. En ce temps, Timour avait l'habitude lorsqu'il partait en expédition de laisser un vice-roi à Samarcande; mais il n'avait pas plus tôt quitté la ville que ces bandes se mirent en marche, livrèrent bataille au vice-roi, le déposèrent et s'emparèrent du gouvernement, si bien qu'au retour de Timour il trouva l'ordre rompu, la confusion règnant, son trône bouleversé et il eut beaucoup à faire pour restaurer l'état antérieur, punir ou pardonner les coupables; mais il n'était pas plus tôt reparti en campagne et à ses autres affaires qu'ils retombèrent dans les mêmes excès, et ceci se répéta non moins de trois fois, et lui, à la fin conçut un plan pour leur extermination finale, et ce fut le suivant:

Il entreprit l'édification d'un mur et rassembla autour de lui le peuple, petits et grands, et il attribua une place à chacun et une tâche à chaque travailleur, et il rassembla les Zingarri et leurs chefs à part, et à un point donné, il plaça une troupe de soldats à qui il commanda de tuer quiconque il pourrait leur envoyer; ayant fait ainsi, il appela à lui les chefs du peuple, il leur remplit les coupes et les revêtit de splendides tuniques; quand ce fut le tour de Zingarri, il but de même à la santé de l'un d'eux et le revêtit d'une tunique et il l'envoya avec un message aux soldats, qui, dès qu'il fut arrivé, lui arrachèrent sa tunique et le poignardèrent, déversant l'or de son cur dans les abîmes de la destruction; et de même il continua jusqu'au dernier d'entre eux; et par ce coup, il extermina leur race, et leurs traces, et depuis ce temps, il n'y eut plus de révoltes à Samarcande".

Une théorie savante a eu cours ces dernières années selon laquelle l'invasion de l'Hindoustan par Timor et les cruautés commises par ses hordes sauvages dans cette région du monde auraient été la cause de l'abandon de leur pays natal par un grand nombre d'Hindous, et que les Tsiganes actuels sont les descendants de ces exilés qui se dirigèrent péniblement vers l'ouest. Maintenant, pour peu que nous puissions faire une entière confiance au passage d'Arabschah ci-dessus, l'idée que Timour ait pu être la cause de l'expatriation et de la vie errante de ce peuple qui en aurait résulté, doit être abandonnée comme insoutenable. A l'époque où l'écrivain arabe établit qu'il a annihilé les hordes Tsiganes de Samarcande, il avait tout juste commencé sa carrière de conquêtes et de dévastations, et n'avait même pas envisagé la conquête de l'Inde ; déjà, à cette époque précoce de leur histoire, nous trouvons des familles Zingarri établies à Samarcande vivant en grande partie de la même manière que d'autres de la même race ensuite dans diverses villes d'Europe ou d'Orient; mais en supposant que l'évènement raconté ici soit une fable, ou au mieux une légende incertaine, il apparâit singulier que s'ils ont laissé leur pays d'origine pour fuir Timour, ils n'aient jamais mentionné dans le monde occidental le nom de ce fléau de la race humaine, ni détaillé l'histoire de leur combat et de leurs souffrances, qui assurément leur aurait attiré la sympathie, les ravages de Timour étant déjà par trop bien connus en Europe. Il est plus facile de prouver qu'ils viennent de l'Inde plutôt qu'ils se soient enfuis devant le féroce Mongol.

Un peuple tel que les Tsiganes, dont l'évêque de Forli, en 1422 1 , seulement seize ans après l'invasion des Indes les décrit comme "une populace en guenilles avec des penchants brutaux et animaux " qui n'est pas de celles qui généralement abandonne son pays en cas d'invasion étrangère."

1 Timur Lenk prend Samarcande en 1370. Il prend Delhi en 1398. Il y aurait donc une erreur de datation chez George Borrow.

Commentaires

L'importance de ce texte tient à la description faite de l'activité des Roma à Samarcande : ils se comportent comme une armée démobilisée et pratiquent tous les petits métiers des armes possibles. Samarcande est la ville de Timur, c'est celle de ses premiers succès et c'est elle qui lui servira de point de départ pour ses conquêtes. Lorsque Timur part en expédition, il n'emmène pas les Roma, ce ne sont donc pas des mercenaires ordinaires ni des vassaux obligés de servir. Tout se passe comme s'il leur laissait la ville dont ils semblent être la plus importante force politique organisée en dehors du vice-roi. Forment-ils la garnison ? Cela n'est pas dit, mais alors qui assure la garnison ? On est d'autre part impressionné devant les précautions et le stratagème minable de Timur pour en venir à bout : tout montre que ces Roma sont véritablement redoutables. Timur commande la confédération turco-mongole qui au temps de Gengis a atteint l'Adriatique. Ses guerriers sont des experts. Que l'on songe un instant, qu'un siècle plutôt, un seul combattant Mongol ou Ouïgour pouvait à lui seul terroriser un village lorsqu'ils transformèrent l'Iran en désert. Et pourtant, contre les Roma, combien ils semblent timorés !

S'il fallait une confirmation que les Roma soient originaires d'une caste politique et militaire de l'Inde, en voici une ancienne et imprimée en Europe depuis un siècle et demi.

© Balval 1998