Journée Européenne des Langues

15 avril 2 000

UNESCO Paris

Colloque Diversité Culturelle et Plurilinguisme

 

Vania de Gila-Kochanowski et moi-même avons eu l'honneur et le plaisir de représenter la langue romani au cours de cette journée.

 

Nous avons remarqué que la langue romani, alors qu'elle concerne un grand nombre de locuteurs dans ce pays est largement ignorée des médias.

Journal Libération du 8 avril

La romani est absente

De même dans le programme du Colloque :

et même au niveau mondial dans les statistiques de l'UNESCO :

Alors qu'il existe une chaire universitaire de romani nous avons noté aussi l'absence de tout représentant venu la défendre, ce qui prouve qu'en ce domaine aussi, les Roma ne peuvent et ne doivent compter que sur eux-même.

Voici quelques extraits du texte que j'avais préparé pour cette occasion et dont certains passages ont été repris par Vania de Gila-Kochanowski, présent l'après-midi dans son intervention :

 

Mesdames et Messieurs,

Au nom de Romano Yekhipe, France dont le président Vania de Gila-Kochanowski, membre du Praesidium de l'organisation mondiale Romani Union en est le plénipotentiaire pour la France auprès de l'UNESCO, je souhaiterais dire quelques mots au sujet de la langue romani.

Les Roma ont été dénommés au cours des siècles et selon les régions de diverses manières : Bohémiens, Gitans, Manouches, Sinti, Tsiganes. Originaires de l'Inde, ils sont arrivés en France au début du XVème siècle, en 1419 soit un peu avant l'épisode de Jeanne d'Arc. Dans notre pays, les Roma constituent sans doute le plus ancien peuple immigré ayant préservé sa langue et sa conscience ethnique.

La langue romani est comme l'a montré Vania de Gila-Kochanowski pour son doctorat de linguistique à la Sorbonne, la jodhpuri parlée en Europe. La romani et la jodhpuri sont en effet les uniques langues qui possèdent le présent formel comme en sanskrit contrairement aux autres langues indo-aryennes comme le hindi qui n'ont que le présent périphrastique comme en anglais. Qui plus est, le présent et le passé de la romani et de la jodhpuri sont presque pareils. Enfin les noms masculins s'y terminent par o alors qu'en hindi ils se terminent par a.

Cependant, dès leur arrivée dans les pays occidentaux, les Roma furent persécutés, déportés, soumis à l'esclavage ou exécutés, en particulier sous l'influence du clergé pour qui leur différence culturelle et surtout leur conception du monde étaient intolérables. Dans la France de Louis XIV, un Bohème mort ou vif était mis à prix 24 livres et sa femme seulement 9 livres. En Allemagne, on le chassait à courre comme le cerf ou le renard. En Espagne, être surpris à parler la romani valait la peine de mort. Le paroxysme du génocide fut atteint durant le nazisme où plusieurs millions de Tsiganes périrent, dont au moins 500 000 dans des camps à des fins "d'expériences".

Malgré toutes ces épreuves, les Roma et leur langue ont survécu. Mais la romani a payé le prix, certains dialectes ayant perdu presque tout leur lexique et leur grammaire. Là où elle s'est maintenue, tant est grande sa vitalité, elle a emprunté environ 40% de son lexique aux langues des pays de résidence.

Actuellement, les Roma qui sont 120 millions de par le monde en comptant les Tsiganes de l'Inde, sont dispersés sur tous les continents, de l'Argentine à l'Australie en passant par la Sibérie et le Canada. Les Roma ont la plus forte natalité d'Europe. Ils ont été reconnus en tant que nation par l'ONU où ont été déposés, en même temps que leur drapeau, leur nom, leur hymne et leur devise. Mais vous l'aurez noté, la principale difficulté pour leur unité est l'éclatement de leur langue en multiples dialectes, malgré des qualités issues du sanscrit qui ne le cèdent en rien au latin ou au grec ancien.

En tant que Rom et linguiste ayant étudié dans sa thèse de doctorat les 17 principaux dialectes européens, Vania de Gila-Kochanowski a proposé une standardisation de la langue qu'il a baptisée "romani commune internationalisée". Ayant été le seul savant occidental présent lors de l'adoption par l'Inde du hindi comme langue officielle, il était l'un des plus aptes à proposer pour sa langue maternelle une méthode de standardisation. Partant du fait que 60% du lexique de base de la romani est commun au hindi-rajasthani, les 40 % restants peuvent être complétés sur la base du sanskrit déjà entré dans le hindi ou bien par les racines romanes ou anglo-saxonnes en ce qui concerne en particulier le vocabulaire moderne, technique et scientifique international, mais appliqué au "canon" du mot tsigane, tant en ce qui concerne la grammaire que la phonologie. Actuellement, ce travail est pour l'essentiel pratiquement achevé.

Venons en actuellement au fait que la langue romani n'ait pas été inscrite au programme de ce colloque et essayons d'en discerner les raisons profondes.

Si, comme je l'ai fait remarquer précédemment, les cinq premiers siècles en Europe occidentale sont caractérisés par une tentative de génocide des Roma, en France, les cinquante dernières années peuvent être qualifiées de tentative d'ethnocide feutré. Dès la fin de la Seconde Guerre Mondiale, certains politiciens et activistes déjà en place sous le régime de Vichy, profitant du fait que la nation romani sortait exsangue du conflit, s'introduisirent sous des prétextes caritatifs et ethnographiques dans ce milieu et prirent l'habitude de présider à ses destinées. Ne pouvant réfuter scientifiquement, et pour cause, l'origine indo-aryenne de la langue romani, ils ont tenté d'accréditer l'idée que ses locuteurs seraient à l'origine des parias de l'Inde et que toute leur culture ne serait dès lors qu'une culture d'emprunt, de récupération. L'histoire et l'identité tsigane seraient alors des énigmes puisqu'en effet, ce seraient bien les seuls "sous-hommes" de l'histoire à avoir préservé, si loin de leur patrie et après mille ans de diaspora, un attachement inexplicable si fort à leur langue et à ce qu'ils considèrent comme leur identité et qu'ils appellent leur "romanipé". Comment expliquer en effet que les Tsiganes au contact des plus grandes langues de culture occidentales : français, allemand, anglais, italien, grec …etc, aient préservé leur langue et leur culture, sinon parce que les Roma ont conscience que leur culture est plus ancienne que celle des Gajé. La négation de leur identité, conjuguée à la misère dans laquelle ils ont été maintenus a contribué à déstabiliser une partie des Roma et à les marginaliser davantage, en faisant en particulier une proie facile pour certaines sectes qui tentent de leur inculquer qu'ils seraient une tribu perdue d'Israël ! Des universitaires et des membres d'associations caritatives en ont profité aussi pour parler à la place des Tsiganes, être nommés à leur place à certains postes et percevoir en leur nom les diverses subventions, ne renonçant à aucun stratagème pour écarter l'intelligentsia romani qui s'affirmait dans le même temps.

Il semble aujourd'hui tant au niveau national qu'international, que les Roma soient déterminés à obtenir tous leurs droits, aussi bien devant les tribunaux français que devant les instances internationales. Des procédures judiciaires sont actuellement en cours en France. Pour ce qui concerne la romani, les Roma de tous les pays ignorent délibérément et rejettent l'alphabet et la langue écrite standardisée qui leur a été imposée de l'extérieur. Cela ne les empêche pas de s'emparer quand ils le peuvent des moyens offerts par les nouvelles technologies de communication et en particulier d'internet pour faire circuler les idées de leur communauté, en romani dialectale comme dans les diverses langues nationales. Tous souhaitent cependant une véritable unité linguistique sans laquelle il est difficile de se sentir totalement une nation. Alors qu'il existe dans ce pays une chaire d'enseignement de la romani, il est caractéristique que son titulaire, non-tsigane ne soit pas venu promouvoir et défendre cette langue à ce colloque, ni ne se soit donné la peine de s'y faire représenter. Il faut en prendre acte.

 

Une anecdote : alors que je retournais chez moi dans le Limousin, je me suis arrêté pour faire le plein d'essence. C'était une station service de supermarché sur les contreforts du Massif-Central. Un homme s'est approché de moi avec un bidon et m'a dit : "Tu peux me donner deux litres de gazole, je suis Roumain et je n'ai pas d'argent ?" J'ai refusé et l'homme s'est éloigné sans un mot. Puis levant la tête, j'ai aperçu son camion blanc, alors je lui ai fait signe et quand il s'est approché, je lui ai demandé : "Rom san ?" Alors, son visage s'est éclairé et moitié en français, moitié en romani, il m'a dit : "Tu parles romanes, ça alors !". Ils sont des dizaines de milliers comme lui en France, dans des endroits insoupçonnés, concernés par l'enseignement de la romani.