Le Professeur Thomas Acton, titulaire de la chaire Gypsy Studies ouvre la Conférence 2000 avec Mme la Maire de Greenwich.

Le Professeur Ian Hancock, Rom et Docteur en linguistique. Université d'Austin (Texas) durant sa conférence.
Avec l'historien Rom biélorusse Valdemar Kalinine devant son exposition à l'Université de Greenwich.

Vers la Romani Commune

réponse à Ian Hancock.

A la conférence 2000 de l'Université de Greenwich, lors de la Conférence plénière du 30 juin 2000, juste après l'exposé de Ian Hancock "Vers une Romani Commune", je suis intervenu pour déclarer qu'à mon sens, la Romani Commune existait déjà depuis longtemps. Vania de Gila-Kochanowski qui en est l'initiateur l'a maintes fois exposée, en particulier au Symposium international sur la Langue et la Culture romané à Sarajevo en 1986.

 

J'aimerais apporter quelques précisions sur ma position.

Il ne m'appartient évidemment pas, en tant que Gajo, d'imposer aux locuteurs romané la langue qu'ils doivent parler. Par contre, en tant qu'intellectuel m'intéressant de très près à cette langue, j'estime avoir le droit d'en évaluer les possibilités selon mes critères de connaissance des autres langues. A savoir, de ce que l'on est en droit d'attendre d'une langue achevée. Je précise que je n'interviens pas non plus en tant que spécialiste universitaire puisque je suis un autodidacte ne possédant aucun diplôme linguistique. Cependant, comme il y eut dans mon pays d'assez bons autodidactes et que je ne peux compter sur l'actuelle chaire de romani existante ici pour parachever mes connaissances, je crois exprimer un point de vue cohérent et honnête. J'interviens ici en tant que proche collaborateur de Vania de Gila-Kochanowski dont j'ai eu la chance d'étudier l'œuvre durant plusieurs années et souvent en sa compagnie, de façon parfois très approfondie. Ce que j'estime être un privilège.

Paradoxalement, il m'a semblé, durant cette conférence, que certains participants ne connaissaient pas suffisamment son œuvre. La volumineuse bibliographie remise par Ian Hancock, par exemple ne mentionne que deux ouvrages de Vania de Gila-Kochanowski, au demeurant assez anciens. Cette oeuvre est mal comprise parce que très mal diffusée. La thèse "Gypsy Studies" publiée en deux gros volumes en 1963 à Chandigarh, mais en anglais, est pratiquement inconnue de tous. Je soupçonne fort par ailleurs la plupart de ceux qui la mentionnent dans leur bibliographie de ne la connaître que de nom et de ne l'avoir pas lue eux-mêmes. Une partie plus récente de l'œuvre n'a jamais été traduite, malgré les demandes formulées par Vania de Gila-Kochanowski ; elle n'est donc disponible qu'en français. Il n'en demeure pas moins cependant qu'une partie de ceux qui connaissent l'œuvre dans son entier, font semblant de l'ignorer à des fins de mauvaise politique sur lesquelles il vaut mieux ne pas épiloguer. A ceux-là, comme aux autres, j'aimerais dire qu'ils commettent une grave erreur et se discréditent aux yeux des générations futures. En effet, dans les sciences, les faits sont têtus et comme en psychanalyse, il faut prendre garde au "retour du refoulé". Cela est d'autant plus vrai que toute l'œuvre linguistique de Vania de Gila-Kochanowski est loin d'avoir été publiée, même en français, il y travaille encore activement. A Londres, j'ai bien sûr entendu des discours élogieux sur Vania de Gila-Kochanowski et son œuvre mais j'ai ressenti une étrange impression, comme si j'assistais à une oraison funèbre. Or l'œuvre est là, bien vivante et incontournable.

 

Ian Hancock nous a fait un exposé dont je voici les grandes lignes. Au niveau historique, il a tout d'abord brossé l'historique des diverses tentatives de transcription et d'unification depuis celles régressives et teintées de romantisme de mettre au point un alphabet indianisé de la romani jusqu'à celle de l'alphabet inutilisable de Courthiade, en exposant la problématique et les insuffisances. Au passage, il dénonce aussi cet "espèce d'espéranto" qui a fleuri dans les milieux dirigeants, en particulier sous la plume de Rajko Djuric. A aucun moment, il ne fait mention du travail de Vania de Gila-Kochanowski. Il explique ensuite comment se forment les mots nouveaux par un processus vivant et donne plusieurs exemples comme aux Etats-Unis "tevevo" pour T.V. Il constate et comprend que chaque groupe tienne à garder son dialecte d'une part pour des raisons affectives mais aussi d'autre part pour préserver son identité. En conclusion cependant, il fait le choix du kelderari (kalderash) comme Romani Commune bien qu'il reconnaisse que la critique selon laquelle les mots et les formes issues du roumain y sont trop abondants soit justifiée. Pour lui, c'est le dialecte qui conjuguerait la plus grande extension territoriale (de l'Europe à l'Australie en passant par l'Amérique du Sud) et la plus grande proportion de locuteurs. Cependant, à ma question de savoir quelle langue vont devoir apprendre les Gitans et les Sinti-Manush, il hésite un peu puis déclare qu'ils doivent d'abord apprendre leur dialecte, puis ensuite le kelderari. Autrement dit, on en revient à privilégier un dialecte ce qui implique que des Roma aient à apprendre deux dialectes.

On peut s'interroger sur les choix politiques impliqués dans cette démarche : est-ce que la précipitation à opter pour ce dialecte n'est-elle pas aussi une tentative désespérée de sauver une langue menacée de disparition en quelques générations, par la promotion de l'existant coûte que coûte, c'est à dire sans attitude critique. Car en fait, il ne s'agit pas d'une Romani Commune, mais il s'agit d'apprendre le dialecte kelderari tel quel dans un vague espoir (si tant est qu'il y en ait un dans son esprit) d'évolution commune et de convergence.

La recherche d'une Romani Commune est d'abord la reconnaissance de la nécessité d'une langue véhiculaire commune sans laquelle, il n'y a pas d'unité politique et par delà pas de reconnaissance de l'unité historique et ethnique possible.

Elle ne peut donc se faire inversement en évacuant la problématique de son héritage culturel et historique c'est à dire dans le cas de la romani, sans l'explicitation et la réaffirmation forte de sa filiation avec le sanscrit et sans l'examen approfondi de ses liens avec les autres langues indo-aryennes de l'Inde. La romani a d'autre part une histoire propre en Europe et dans le choix de la Romani Commune, on ne peut se dispenser de rechercher quel est le noyau commun aux dialectes existants. Or, tous les travaux montrent que justement, les dialectes vlakhs dont le kelderari sont très excentrés par rapport à ce noyau commun.

Bien entendu, il ne s'agit pas de reconstruire une langue idéale supposée avoir existé antérieurement, mais il s'agit de développer ce qui est commun et fondamental à la langue commune. Or ce noyau commun est riche.

L'histoire a montré que la convergence, même entre dialectes proches est une illusion. Le processus historique a été marqué par la divergence, comme en Roumanie où se sont formés les divers dialectes vlakhs et non par la convergence. En France par exemple, les Gitans côtoient les Sinti-Manush et les Kalderasha depuis au moins un siècle sinon plus sans qu'il y ait eu la moindre convergence.

Par contre, l'existence de langues nationales fortes est un résultat de la volonté politique et le plus souvent de la volonté étatique secondée par l'œuvre d'écrivains et de grammairiens. C'est cette volonté réformatrice qui impose la langue de communication dans l'Etat. C'est ce qu'a fait l'état d'Israël en reprenant et modernisant la langue de la Torah alors qu'il aurait pu prendre par exemple le yiddish tel quel aussi. C'est ce qu'a fait l'Inde en adoptant le hindi et en le complétant sur la base du sanskrit et des mots modernes du vocabulaire international. Soit dit en passant, Vania de Gila-Kochanowski était le seul savant occidental à porter le hindi sur les fonds baptismaux (26 janvier 1964, Curzon Club, New-Delhi) et c'est bien entendu fort de cette expérience qu'il a proposé la Romani Commune Internationalisée.

Enfin, une langue commune se doit de posséder toutes les qualités des langues de culture reconnues que sont le latin, le grec, le français ou l'anglais. Ces qualités existent indéniablement dans ce noyau commun de la romani puisqu'elle a pu résister à au moins dix siècles de persécutions en Europe. Mais il ne faut pas se cacher qu'elle sort diminuée de cette oppression et que ces qualités méritent d'être mises en valeur et développées. C'est là un travail intellectuel qui nécessite exigence et responsabilité.

 

 

La question se pose de savoir quel est le degré d'achèvement de la Romani Commune Internationalisée de Vania de Gila-Kochanowski. Je vais essayer ici d'apporter quelques éléments qui de mon point de vue permettent de dresser un premier bilan.

Tout d'abord, Vania de Gila-Kochanowski a toujours volontairement limité son champ d'intervention. Il n'a pas inventé une langue, il l'a décrite. Lorsque par exemple je lui réclamais un mot manquant totalement en romani (hors vocabulaire international), il a toujours dit que ce n'était pas à lui d'inventer des mots. D'ailleurs, son projet de plus de trente ans d'un Centre International Indo-Romani prévoit explicitement que ce sera la tâche des plus grands spécialistes mondiaux de mettre au point le vocabulaire spécialisé et international. C'est dans le même esprit qu'il s'est toujours refusé à la fois à rédiger un dictionnaire et une méthode d'apprentissage. Contrairement aux dictionnaires qui fleurissent pour les divers dialectes et qui multiplient les entrées à partir des formes dérivées, des étymologies et des exemples, son petit lexique à la fin de "Parlons Tsigane" ne va qu'à l'essentiel, c'est à dire au mot racine (nom, verbe, adjectif…), à l'étymologie sanskrite, à l'équivalent hindi et aux divers sens. Les formes dérivées (adverbes, adjectifs dérivés …etc) en sont absentes car cela "va de soi". Et cependant, il contient bien plus d'entrées que tous les dictionnaires dialectaux ! Quant aux méthodes d'apprentissage, il laisse cela aux pédagogues. Il y a là une question de méthode : à chacun son travail.

Cependant, on peut dire que la Romani Commune est achevée dans la mesure où ses bases sont solidement établies :

  • Sur la base d'une argumentation théorique serrée, il fait le choix du dialecte de base. Montrant que la romani la plus pure a été préservée dans le dialecte grec décrit par Paspati et dans le dialecte balto-slave, Vania de Gila-Kochanowski arrête son choix sur ce dernier en raison de l'influence du turc sur le dialecte grec. Cependant, il épure le dialecte balto-slave des quelques mots étrangers, baltes en particulier qui peuvent s'y trouver.

  • L'inventaire phonologique est achevé avec la description minutieuse des phonèmes de base tant sur le plan synchronique que diachronique pour les divers dialectes. Vania de Gila-Kochanowski retient donc pour la transcription l'alphabet latin de 24 lettres (q et w en sont absent) sans aucun accent ni signe diacritique. Le signe de l'apostrophe est utilisé pour la palatisation.
  • A partir de l'observation et de la description des mots romani, Vania de Gila-Kochanowski énonce les règles de formation et d'accentuation des mots de la romani. C'est ce qu'il nomme le "canon" du mot romani et qui est immédiatement utilisable pour la formation de mots nouveaux, évitant à la Romani Commune Internationalisée de ressembler à "une sorte d'espéranto".

  • Pour compléter le dialecte balto-slave, il n'existe que deux solutions rationnelles : soit l'utilisation des racines et des mots de la langue mère, le sanskrit, soit l'emprunt des mots étrangers actuels. Dans une première étape, partant du constat que le hindi et la romani sont deux langues sœurs ayant évolué parallèlement, il complète le dialecte balto-slave par les mots hindi de racine sanscrite adaptés au "canon" du mot romani. Ce travail est mené de façon exhaustive dans "Parlons Tsigane" et c'est pourquoi l'on peut dire que la sanskritisation est achevée. En ce qui concerne le vocabulaire moderne international, il complète le vocabulaire sur la base des mots des langues romanes (ou éventuellement anglo-saxonnes) soumises elles aussi au "canon" du mot romani. Les bases lexicales sont ainsi achevées mais il reste à étendre le lexique aux vocabulaires spécialisés.
  • La description morpho-syntaxique de la langue, tant pour la morpho-syntaxe verbale (conjugaison) que pour la flexion nominale (déclinaison) et sa mise en cohérence aboutit à un tableau systématique rigoureux et achevé.

     

Cependant, au delà de sa richesse et de sa cohérence actuelle, la Romani Commune Internationalisée reste un système vivant, ouvert et perfectible. C'est là, la tâche à laquelle doivent s'appliquer sans tarder les savants les linguistes et les pédagogues romané car la Romani Commune Internationalisée est avant tout une œuvre de ré-appropriation et j'oserai dire d'appropriation continue. Loin de devoir être l'œuvre d'un seul homme, elle doit être l'œuvre de tout un peuple uni autour de ses élites. Ce que les Roma feront de la Romani Commune Internationalisée sera l'indicateur le plus sûr de leur maturité politique.

Jean-Claude Mégret (Balval)

8 juillet 2000