XAY CACIPE JAYELA

"La vérité triomphera quand même"

Les médias se sont emparés du phénomène tsiganologique : presse, radio, télévision, CD Roms, Internet ...etc. Il ne se passe pas de semaines sans que des apprentis sorciers ne viennent discourir sur la langue, l'histoire et la culture tsiganes ; sans compter les innombrables réunions, symposiums, tables rondes, congrès ... qui, toutes et tous débouchent sur des problèmes résolus depuis près de quarante ans.

En ma double qualité de secrétaire général de "Romano Yekhipe France" et de plénipotentiaire de la Romani Union auprès de l'UNESCO, je m'autorise donc à éclaircir quelques zones d'ombre de l'identité tsigane, point par point.

Au vu des énormités proférées sur notre Peuple, il me semble bon de dessiner le profil d'un "tsiganologue" : c'est un individu qui, lorsqu'il ignore une question tsigane la nie tout simplement ; s'il ne peut pas la nier, il l'occulte et s'il ne peut pas l'occulter, il la falsifie. Or, il est très difficile de rester de marbre devant certaines attaques uniquement motivées par le souci de récupérer les subventions versées par les Pouvoirs publics nationaux et internationaux pour l'intégration des Tsiganes dans la société moderne.

Désemparés après la Seconde Guerre Mondiale, notre Peuple a cependant survécu, mais sans se rendre compte que des organisations caritatives de toute obédience se substituaient à nous pour mieux nous noyauter et nous spolier. Ce fut le cas en Suisse, c'est encore le cas en France et en Europe occidentale ; l'Europe orientale commence à être contaminée par cette lèpre. Vivant en parasites sur notre dos depuis la dernière Guerre Mondiale, ces organisations récoltent, en notre lieu et place, les sommes considérables qui auraient dû être affectées à notre intégration. Avec celles-ci elles déstabilisent notre Peuple, corrompent les plus pauvres et les plus faibles et permettent aux plus évolués d'accéder aux grades d'éphémères "roitelets" tsiganes, véritables paravents derrière lesquels elles abritent leurs opérations criminelles, car - et il ne faut jamais l'oublier - participer à l'ethnocide d'un peuple, c'est concourir à son génocide.

Les mécanismes utilisés par ces organisations caritatives sont simples:

- faire exécuter leurs plans par des "valets" à leur solde,

- mystifier les Pouvoirs publics nationaux et internationaux,

- entretenir une nuée de "tsiganologues" de pacotille pour se pencher ensuite sur les douloureux problèmes qu'elles ont elles-mêmes contribué à poser en se payant de surcrroit le luxe de nous représenter - pauvres parias - auprès des Instances nationales et internationales !

- préfabriquer les conclusions des rassemblements internationaux tsiganes pour soi-disant les faire entériner par les participants.

Je n'en veux pour preuve que deux exemples - entre autres - issus de manifestations internationales auxquelles j'ai personnellement et ponctuellement participé :

- Sud-Ouest : Espagne, Italie, Portugal et France.

- Centre : Grèce et ex-Yougoslavie.

- Nord-Est : Pologne, Russie et pays Baltes.

- Nord-Ouest : Angleterre et Irlande.

-Extrème Nord-Est : Finlande.

Compte tenu de ce qui précède, il est normal que les réactions- parfois très vives - des responsables tsiganes apparaissent comme épidermiques et sans prolongement efficace. Mais dans l'océan de lâcheté dans lequel nous barbotons, des figures de proue se détachent, des phares s'allument, des personnalités se dessinent. Et j'ai choisi aujourd'hui de narrer le combat exemplaire d'un de nos plus farouches et talentueux défenseurs : Vania de Gila-Kochanowski, Tsigane d'origine balto-slave naturalisé Français en 1959. Pourquoi lui plutôt que d'autres Tsiganes qui œuvrent dans le même esprit que nous ? Parce que, depuis quinze ans maintenant, je lutte à ses côtés et que je connais parfaitement le cursus de ce savant qui fait honneur à notre Peuple. Face à sa personnalité, deux attitudes opposées : celle des "tsiganologues" et celle des Tsiganes.

Les "tsiganologues" reprochent à Vania de Gila-Kochanowski d'intervenir dans les réunions qu'ils organisent - que ce soit à l'échelle nationale, internationale ou mondiale - pour bousculer les thèses et hypothèses difficilement élaborés par eux pour faire de nous des êtres sous-développés, des parias de l'Inde - les Doms. Mais, n'est-ce pas travestir l'histoire que de transposer l'état misérable actuel des Tsiganes dans le Passé ? Que saurions-nous du rayonnement des civilisations Inca et Maya si nous nous cantonnions à l'étude des Amérindiens d'aujourd'hui ? Or, le grand mérite de Vania de Gila-Kochanowski est d'avoir démontré que l'origine des Romane Chave (Tsiganes d'Europe) se trouve dans les hautes castes militaires de l'Inde, de la noblesse d'épée indienne et, à partir de cette vérité historique, d'avoir reconstitué l'origine des peuples de l'Inde, de l'Europe et de l'Amérique. Son article "Migrations aryennes et indo-aryennes" paru dans la revue "Diogène" éditée par l'UNESCO (n=°149) confirme de façon irréfutable, en s'appuyant sur l'argument paléo-anthropologique, la thèse européaniste, savoir que l'origine des Indo-Européens est bien l'Europe et non pas l'Asie Centrale.

Mais passer son temps à rétablir la vérité chaque fois qu'elle est bafouée finit par occulter les apports de Vania de Gila-Kochanowski dans de nombreux domaines.

Sur le plan scientifique : l'internationalisation de la romani (la langue tsigane) basée sur son exposé fait pour la première fois au Congrès des Orientalistes à New Delhi (1964) sous le titre "Problèmes de la romani commune = problèmes d'une langue internationale" est plus que jamais d'actualité. Maintes fois répété aussi bien en Inde qu'en Europe, cet exposé connaît un succès permanent parce qu'il :

- donne une solution rationnelle au problème des minorités linguistiques.

- fait éviter, s'il est accepté, l'empiétement sur la souveraineté linguistique des Peuples et Nations du monde.

Soumis à l'UNESCO par notre Organisation "Romano Yekhipe France", ce projet d'internationalisation de la romani a reçu l'appui de nombreuses Délégations nationales (France, Inde, Espagne, Portugal, Chili ...etc), de l'Union Latine et de l'Organisation de l'Unité Africaine.

Un autre message de notre Peuple, c'est celui de notre conception du monde (et non religion) qui est celle de nos ancêtres européens, acceptée avec enthousiasme, aussi bien par les laïcs que par le Clergé, parce qu'elle :

- n'empiète sur aucune religion,

- rejoint les grandes valeurs des Peuples et des Nations,

- peut servir d'arme efficace contre toutes les sectes qui empoisonnent notre jeunesse.

Enfin, je n'aurai garde d'oublier les jalons posés par Vania de Gila-Kochanowski dans tous les domaines des sciences de l'Homme : méthodes interdisciplinaires appliquées à l'histoire dynamique (reconstruction de l'origine d'un Peuple), vision globale des problèmes contrairement à celle des "spécialistes" ...

Pour arriver à ces résultats dans les domaines de la ramnologie et des études indo-européennes, Vania de Gila-Kochanowski a collaboré étroitement avec les savants indiens et européens. Et maintenant, pour élargie ses horizons sur les résultats acquis, il a besoin de collaborateurs dans tous les domaines des sciences de l'Homme. Alors pourquoi dire que ses travaux empiètent sur ceux des autres ? Que je sache, les connaissances actuelles sur l'identité latine, russe ou scandinave n'empêchent pas les centres d'études latines, russes ou scandinaves de poursuivre leurs travaux.

Sur le plan socio-politique :

Les travaux de Vania de Gila-Kochanowski ont permis au Parlement français d'abolir la loi ségrégationnelle de 1912 qui faisait des Tsiganes, avec la possession obligatoire du carnet anthropométrique des criminels en puissance.

Sa participation à la déclaration du hindi comme langue véhiculaire de l'Inde (Curzon Club, 26 janvier 1964) a été son premier grand geste contre l'américanisation et, partant, pour la défense de la francophonie sur l'arène mondiale.

Voyons maintenant l'attitude des Tsiganes, face à Vania de Gila-Kochanowski. Dès que les attaques contre notre ethnie s'intensifient en se précisant, tous ont recours à lui, "la mémoire de notre Peuple". De partout, en Europe, en Amérique, on invoque son témoignage et ce dans tous les domaines : linguistique, historique, socio-politique, culturel, artistique. En voici quelques exemples récents :

- à Auschwitz, le 23 novembre 1996, c'est lui qui, ancien rescapé des camps nazis, a prononcé le premier discours devant la stèle érigée à la mémoire du génocide tsigane durant la Seconde Guerre Mondiale,

- à Paris, à l'occasion des Journées Mondiales de la Jeunesse (août 1997), il a exposé ce que les Tsiganes peuvent apporter à la Jeunesse : une conception du monde originale et le projet d'une langue internationale vivante qui permettrait à tous les Jeunes du Monde de communiquer facilement,

- à Barcelone (novembre 1997), il a été entouré et ovationné pendant sa prestation artistique,

 

Alors, que conclure ? Continuer à nous battre sur tous les fronts pour défendre notre langue, notre histoire et notre culture. Comment ? En luttant contre la prolifération des faux centres de recherches tsiganes financés par les ennemis de notre ethnie qui en favorisant la parution de grammaires de tous les dialectes tsiganes, arrêtent la propagation de la romani commune, donc de l'unité linguistique des Romane Chave. Le triste parcours de la chaire de "Langue et civilisation tsigane " à l'INALCO illustre notre combat. Réduite à l'enseignement d'un seul dialecte tsigane (le kalderari), celle-ci est occupée depuis sa création par des Gaje (non-Tsiganes) : hier par Georges Calvet, aujourd'hui par Marcel Cortiade, auteur de l'alphabet débile rejeté par les Tsiganes soucieux de leur identité.

On pourra s'étonner de la véhémence de certains de mes propos mais, devant les exactions commises contre notre Peuple par une poignée d'individus sans scrupules, je considère qu'il est de mon devoir de les dévoiler pendant qu'il est encore temps. Ce faisant, j'ai présente à l'esprit cette "prière" de Charles Péguy : "Qui ne gueule pas la vérité quand il la sait se fait complice des menteurs et des faussaires".

A Paris, ce 23 décembre 1997.

Huguette Tanguy